UN GARCON SUR LE PAS DE LA PORTE de Anne Tyler.


 
Micah Mortimer, la petite quarantaine routinière, coule des jours heureux dans un quartier tranquille de Baltimore. En voiture, au travail ou avec sa petite amie, il ne dévie jamais de sa route toute tracée – jusqu’au jour où il trouve Brink Adams qui l’attend sur le pas de sa porte.
Car l’adolescent fugueur en est sûr, Micah est son père biologique… Pour l’homme qui aimait ses habitudes, cette seconde chance sonne comme une malédiction.

Anne Tyler décrit avec une certaine passion bouleversante, le quotidien de Micah Mortimer. Un quotidien qui vous paraîtrait certainement ennuyeux voire morne. Un quotidien pourtant si réconfortant pour un homme aux exigences bien trop prononcées.
Micah Mortimer fait partie de la classe moyenne américaine. Chef de sa propre entreprise, Micah vivote ici et là dans son appartement au sous-sol. Micah est un pro des planning auxquels il ne déroge jamais : le lundi c’est ça, le mardi autre chose, le mercredi un autre etc. … Son planning est essentiellement composé de tâches ménagères. Le réveil suit un rituel facétieux : footing, douche, petit déjeuner et ménage avant d’attaquer selon les appels reçus les interventions informatiques chez les particuliers. Son appartement au sous-sol est d’une propreté immaculée où le désordre n’a pas sa place. Micah est un homme rigoureux et s’en défend particulièrement bien. Il aime aider ses voisins pour que tout soit en ordre et s’occupe volontiers de sortir les containers. Tout cela dans un ordre prédéfini.

 

Micah paraît étrange. Ses réactions ne sont pas celles auxquelles on pourrait s’attendre. Il est d’un calme effroyable et rien ne semble l’atteindre. Alors quand ce jeune homme sur le pas de sa porte, prétend être son fils. C’est la goutte qui fait déborder le vase. Cette remise en question sera-t-elle le symbole d’un changement majeur ?

 

Je découvre pour la toute première fois la plume de Anne Tyler. Un plume qui aime les petits détails dans les grands et qui n’hésite pas à utiliser de grandes envolées lyriques pour accentuer ces descriptions savoureuses et utiles. Anne Tyler décortique ces hommes et femmes qui se perdent dans la frénésie et l’obsession du tout, et dans le contrôle absolu du temps qui passe. Micah est un personnage attachant et non rébarbatif. Ses réflexions, sa manière d’agir (souvent très maladroite), sa manière de réagir, sa manière de concevoir les relations avec les autres, ses attitudes, sa manière d’être dressent  le tableau de cet homme avec empathie. Il est drôle justement de voir comment l’homme frigide s’adapte face aux éléments perturbateurs.

 

UN GARÇON SUR LE PAS DE LA PORTE est une belle balade aux côtés d’un homme singulier qui s’égare dans ses conceptions particulières de la vie. Anne Tyler dresse le portrait de l’atypique avec humour et détachement.

 

Quand Micah était au volant, il aimait faire comme s’il était examiné par un système de surveillance qui épiait tous ses faits et gestes. Le fieu de la Circulation, l’appelait-il. Au centre de commandement du dieu de la Circulation se trouvait une armada d’hommes en bras de chemise et visière verte sur la tête, qui échangeaient régulièrement des commentaires sur la conduite parfaite de Micah. « Notez comme il met son clignotant même lorsqu’il n’y a personne derrière lui », disaient-ils. Micah mettait toujours, absolument toujours, son clignotant. Même dans son parking. Quand il accélérait, il se figurait qu’il y avait un œuf sous sa pédale, comme on le lui avait appris ; quand il freinait, il le faisait de façon progressive, jusqu’à s’arrêter sans le moindre à-coup ou presque. Et si un autre conducteur estimait au dernier moment qu’il avait besoin de s’insérer dans la file de Micah, on pouvait compter sur celui-ci pour ralentir et faire un signe courtois de la main gauche, paume tournée vers le haut, indiquant qu’il le laissait passer. « Vous avez vu ça ? disaient les agents du dieu de la Circulation. Les manières de ce brave homme sont impeccables. »
 
Une chronique de #Esméralda

10 MINUTES ET 38 SECONDES DANS CE MONDE ÉTRANGE de Elif Shafak


Et si notre esprit fonctionnait encore quelques instants après notre mort biologique ? 10 minutes et 38 secondes exactement. C’est ce qui arrive à Tequila Leila, prostituée brutalement assassinée dans une rue d’Istanbul. Du fond de la benne à ordures dans laquelle on l’a jetée, elle entreprend alors un voyage vertigineux au gré de ses souvenirs, d’Anatolie jusqu’aux quartiers les plus mal famés de la ville.
En retraçant le parcours de cette jeune fille de bonne famille dont le destin a basculé, Elif Shafak nous raconte aussi l’histoire de nombre de femmes dans la Turquie d’aujourd’hui. À l’affût des silences pour mieux redonner la parole aux « sans-voix », la romancière excelle une nouvelle fois dans le portrait de ces « indésirables », relégués aux marges de la société.

 
Elif Shafak vous invite à plonger dans une Istanbul secrète où dorure et air d’orient laisse place à un monde dominé par la religion et les à priori. Un voyage unique. Une exploration sensorielle au travers des yeux d’une femme qui s’éteint.
Tequila Leila aurait pu avoir une vie douce auprès d’un mari et une ribambelle d’enfants. Elle est née dans une famille ordinaire d’une petite ville. Mais Leyla (oui avec un y) est vite confrontée à l’ignominie qui bouleverse sa vie. La fuite est le seul moyen de mettre derrière elle ses blessures. Elle arrive à Istanbul, est vendue à un bordel, s’en échappe pour intégrer un nouveau bordel, se marie et rencontre des amies. Tout autant d’événements qui traversent sa vie paisiblement ou chaotiquement. Tequila Leila brave les années telles qu’elles viennent. Trouvant la force de surmonter les épreuves auprès de ses amies. Un cercle intime contre le monde extérieur méprisant. Un monde où les possibles deviennent des réalités et où les mots n’ont pas peur d’être dit.

 

Expirant son dernier souffle dans un container sordide d’un quartier sordide, Tequila Leila se rappelle. Pendant ces 10 minutes et 38 secondes, les souvenirs surgissent au grès de senteurs précises. Un voyage extraordinaire au cœur d’une vie ordinaire. Un voyage sensorielle où ces moments capitaux, tels des clés maudites, ont fait d’elle la femme qu’elle est devenue. Un voyage particulier, un voyage singulier qui dépeint les maux d’une société dirigée par la religion, la spiritualité et le rigorisme.

 

Un roman bouleversant. Chaque chapitre confectionne la personnalité attachante de Tequila Leila. On y découvre ses blessures affligeantes, ses rêves et ses espoirs. Une femme forte dans un monde où le dédain et la méprise sont mots d’ordre. Elis Shfak met en exergue ce monde souterrain où prostituées, travestis, immigrés se battent pour une simple reconnaissance. Cette histoire se déroule dans un contexte historique propre à la Turquie rendant l’atmosphère davantage réelle. J’aime beaucoup la manière dont l’auteure d’un moment qui aurait pu être une simple accroche banale à l’introduction de son histoire, en fait un pivot central et important. J’aime beaucoup la manière dont elle s’approprie  les souvenirs et en fait une balade quasi mystique.

 

Elif Shafak narre une très belle histoire à la portée d’autant plus importante qu’elle décrit une société de nantis. Une très belle découverte. Une plume magnifique pour une histoire touchante. Je regrette, simplement, cette partie « entracte » qui fait trop Hollywood à mon goût et qui n’était pas, spécialement, nécessaire. Elle reste néanmoins savoureuse, un moment détente dans une histoire forte en émotions.

 

La dernière chose dont se souvint Leila, ce fut le goût du fraisier fait maison.
Quand elle vivait à Van, les célébrations étaient réservées à deux causes vénérables : la nation et la religion. Ses parents commémoraient la naissance du prophète Mahomet e celle de la république turque mais pensaient que la naissance d’un individu ordinaire ne méritait pas qu’on la fête chaque année. Leila n’avait jamais demandé pourquoi. Ce n’est qu’après avoir quitté la maison, et appris à Istanbul que d’autres se voyaient offrir un cadeau ou un gâteau à leur anniversaire que la question la frappa. Depuis, chaque 6 janvier, quoi qu’il arrive, elle faisait en sorte de prendre du bon temps. Et si certains célébraient l’occasion par une fête débridée, elle s’abstenait de les juger ; qui sait, peut-être que comme ils compensaient une enfance prive de cotillons.
 
Une chronique de #Esméralda

LE NOIR ENTRE LES ÉTOILES de Stefan Merrill Block.


« À la fois un garçon et une légende: tu avais dix-sept ans lorsqu’une balle de calibre .22 t’a scindé en deux. Dans un des deux mondes, celui qui gravite autour de ton lit d’hôpital, tu es devenu le Martyr de Bliss, Texas. Tu t’es changé en un spectre qui flotte au-dessus de la population clairsemée de ta ville natale dévastée, porteur tour à tour d’espérance, de désespoir et de consolation. »
Dix ans après une terrible tuerie dans son lycée, Oliver Loving est toujours plongé dans un coma profond. Brisée par le drame, sa famille s’est désunie : son père, Jed, un artiste raté, a trouvé refuge dans l’alcool, et sa mère, Eve, s’obstine à garder espoir, refusant e son fils soit débranché. Quant à Charlie, leur cadet qui se rêve écrivain, il a quitté le Texas pour vivre librement son homosexualité à New York et fuir l’ombre pesante de son grand frère. Mais lorsqu’un nouvel examen révèle chez Oliver les signes d’une activité cérébrale, tous trois se retrouvent à son chevet, dans l’espoir d’avoir enfin une réponse à toutes leurs questions.
Après le succès d’Histoire de l’oubli, Stefan Merrill Block signe un roman bouleversant sur la famille, la fin de vie et la résilience. Alternant subtilement les points de vue, Le noir entre les étoiles interroge de manière intime l’expérience du traumatisme et aborde une question essentielle : qu’est-ce qu’une vie digne d’être vécue ?

 
Immersif, LE NOIR ENTRE LES ETOILES captive par cette étrange intrusion aux cœurs de ces vies détruites. Une à une, leurs voix se délient dans un temps intemporel ou passé et présent ne forment plus qu’un.
Une famille ordinaire avec leurs espoirs et leur travers. Jed, le papa, est un artiste maudit et incompris. Eve, la maman, s’évertue à rendre la vie paisible à tous. Charlie, le petit frère homosexuel, cherche sa voie. Et Oliver rêve d’écriture et d’amour.

 

Puis ce jour fatidique sonne le glas de ces vies, le 15 novembre, la mort s’invite dans le lycée lors du bal tant attendu. Des morts et un blessé, Oliver a tout jamais perdu dans un monde dont on ignore tant. Il est emmuré dans ce corps qui ne vit que grâce à ces machines infernales. Les années défilent et la famille éclate. Une mère désillusionnée qui s’accroche tant bien que mal à un espoir si ténu et qui ne renoncerait pour rien au monde à son rôle de mère. Jed se perd dans l’alcool, ignorant conscient de ses responsabilités bafouées. Charlie, petit garçon éternel à la recherche de l’approbation parentale, s’ignore et suit cette voie qui lui semble tant judicieuse. Rendre honneur à son frère et devenir lui, lui tient tant à cœur.

 

Dix années à Oliver à espérer dans ce silence teinté de noir, de lumière et de tant d’autres souvenirs. Un méli mélo puissant et destructeur où la vie est une grande farceuse. Question existentielle, question métaphysique, question unique Pourquoi ?

 

Stefan Merrill Block décortique avec sensibilité et frénésie une famille touchée par le drame. Les points de vue alternant entre le avant et le après apportent cette touche intime et profonde où âmes, peines, colères et abandon jouent au chat et à la souris. La perte, le deuil, l’acceptation tout autant d’épreuves à franchir sur le chemin de la résilience. L’attrait psychologique des personnages est impressionnante. Ces petits détails, ces rengaines, ces soupirs donnent au récit cette touche irréelle de l’immersion. Les émotions qui traversent les personnages sont d’une rare force. Elles touchent en plein cœur, elles révoltent, elles attristent, elles peinent. Leur force aussi destructrice soit-elle, à ce quelque chose de rédempteur.

 

LE NOIR ENTRE LES ETOILES est une merveilleuse découverte de ce début d’année. Un livre accaparant et d’une vérité insoutenable. Un livre douloureux et puissant. Une livre où la liberté d’être entendu est une bataille féroce. Un livre salvateur.

 

A découvrir sans aucun doute et pour ma part je rajoute dans ma liste de mes envies Histoire de l’oubli que vous avez peut-être lu.

 

Et justement, c’est à l’instant précis où tu te soulèves au-dessus du sol instable que l’énergie détectée par les appareils du médecin explose violemment à l’intérieur de toi. La lumière arrache la doublure de tes vêtements et la matière de ta peau, faisant voler tous les boutons d’un seul coup. La conflagration est si puissante que ces précieux petits fragments, au lieu de retourner vers le passé comme ils le faisaient jusque-là, prennent les airs comme l’exact contraire des balles d’Hector Espina, des projectiles qui ouvrent une histoire au lieu de la clore. La gerbe des boutons s’éparpille, en route vers un monde neuf où tu seras en même temps partout et nulle part. Et toi, tu commences, déjà à les poursuivre, lancé vers l’avenir.
 
Une chronique de #Esméralda.

AMÈRE de Angélique Maurin.


 
Amère est une histoire de femmes. De femmes intenses et passionnées jusqu’à l’obsession. Diane et Edmée ne sont pas les seules protagonistes de ce roman, mais leurs personnalités troubles, sans concessions, tour à tour émouvantes ou détestables le construisent.
Contraires, opposées, ces deux héroïnes dramatiques n’ont en apparence rien d’autre en commun que cette filiation effective qu’elles refusent toutes deux avec tant de force. Et pourtant… Pourtant leurs destins vont irrémédiablement se croiser, se mêler, dans une valse douloureuse et cruelle où les amours de leurs vies ne seront que d’adorables et d’adorés pantins.

 
 
Un roman sensible où les non-dits engendrent sur des générations un mal-être puissant et des questionnements existentiels.
Angélique Maurin dépeint ici une fresque familiale intense. De génération en génération on voit apparaître ces blessures intenses, profondément marquées par des actes ou des mots. Comme un funeste héritage, chacune de ses femmes vont prendre à leur niveau des résolutions qui comme un effet boomerang font se percuter sur la génération suivante. Les tragédies funestes vont marquer ses vies au fer rouge. Pourtant, s’ouvre cette porte où résilience et pardon offrent une échappatoire salutaire et impitoyable.

 

Edmée a toujours été la fille chérie à son papa. Une enfant choyée par un père l’admirant sans limite. Edmée est vite devenue le vilain petit canard. Une maman qui la délaisse au profit de la fille ainée qui est à l’image même de cette maman délicate et austère. Edmée, enfant roi, ne supporte pas la frustration et a toujours obtenu ce qu’elle désirait. Edmée, grandit dans cette configuration-là. Alors que sa grande sœur découvre l’amour, elle tombe amoureuse du fiancé. Un amour partagé et incompris, fou et impétueux, toxique et ravageur. Edmée met au point un plan machiavélique qui va finalement se retourner contre elle. La naissance de cette fille aurait dû l’unir sa famille. Mais au contraire elle est confrontée au rejet et à l’abandon. Cette fille, Diane, est confiée à sa grand-mère maternelle qui l’élèvera dans le bonheur et une atmosphère apaisante.

 

Diane, enfant rejetée, grandit avec cette ombre à son tableau. L’abandon est un acte terrible que tout enfant ne devrait pas subir. Malgré tout l’amour de sa mamie, Diane doit faire face à ce trou béant remplit de haine et de colère. Carapace après carapace, sa froideur, sa peur des sentiments, sa peur de l’amour, Diane devient hermétique. Pourtant un homme rentre dans sa vie. Son amour pour elle est immense, pur et foudroyant. Il l’apprivoise peu à peu mais doit faire à un obstacle de taille et pas des moindres.

 

Louma, la petite dernière, sera le trait d’union de toutes ces vies détruites. Louma sera le symbole de cette errance, le symbole de la fin, d’une belle fin.

 

AMÈRE est un très joli roman. Une plume qui m’a emportée dans ses destins croisés où la douleur, la peine, l’amour, l’amitié se combinent pour ces histoires hors du commun. Cependant je regrette que l’écriture soit identique à tous les personnages. Il n’y a pas vraiment de différence à ce niveau-là même si les traits psychologiques sont propres aux protagonistes. Une écriture soutenue qui casse un peu la fluidité et qui ne colle pas parfois au conteste du roman. Ceci dit, j’ai passé un agréable moment de lecture, Angélique Maurin décrypte les tourments de ces femmes.

 

Une chronique de #Esméralda.

GIRL de Edna O’Brien.


Girl est un roman sidérant, qui se lit d’un souffle et laisse pantois. Écrivant à la première personne, Edna O’Brien se met littéralement dans la peau d’une adolescente enlevée par Boko Haram. Depuis l’irruption d’hommes en armes dans l’enceinte de l’école, on vit avec elle son rapt, en compagnie de ses camarades de classe ; la traversée de la jungle en camion, sans autre échappatoire que la mort pour qui veut tenter de sauter à terre ; l’arrivée dans le camp, avec obligation de revêtir uniforme et hijab.
La faim, la terreur, le désarroi et la perte des repères sont le lot quotidien de ces très jeunes filles qui, face aux imprécations de leurs ravisseurs, finissent par oublier jusqu’au son de leurs propres prières. Mais le plus difficile commence quand la protagoniste de ce monologue halluciné parvient à s’évader, avec l’enfant qu’elle a eu d’un de ses bourreaux. Après des jours de marche, un parcours administratif harassant lors de son arrivée en ville, celle qui a enfin pu rejoindre son village et les siens se retrouve en butte à leur suspicion ¿ et à l’hostilité de sa propre mère. Victime, elle est devenue coupable d’avoir introduit dans leur descendance un être au sang souillé par celui de l’ennemi. Écrit dans l’urgence et la fièvre, Girl bouleverse par son rythme et sa fureur à dire, une fois encore, le destin des femmes bafouées. Dans son obstination à survivre et son inaltérable confiance en la possible rédemption du cœur humain, l’héroïne de ce très grand roman s’inscrit dans la lignée des figures féminines nourries par l’expérience de la jeune Edna O’Brien, mise au ban de son pays alors qu’elle avait à peine trente ans. Devenue un des plus grands écrivains de ce siècle, elle nous offre un livre d’une sombre splendeur avec, malgré tout, au bout du tunnel, la tendresse et la beauté pour viatiques.

 
Percutant, destructeur, d’un réalisme époustouflant, où terreur et espoir se partagent une histoire hors norme, Girl nous plonge dans le chaos insoutenable d’une vie détruite au nom de la barbarie.
J’avais beaucoup entendu parler de ce roman à sa sortie. Je ne m’étais pas plongé dans la lecture des nombreuses chroniques qui fleurissaient sur la blogosphère. Girl avait retenu mon attention et j’ai été très enthousiaste de pouvoir le lire.

 

Edna O’Brien dépeint dans cette fiction une histoire foudroyante. Cela n’est pas sans me rappeler ce terrible événement en avril 2014 au Nigeria, l’enlèvement de plus de deux cent lycéennes par Boko Haram. Edna O’Brien prend le partie d’écrire son histoire à la première personne donnant cette immersion déplaisante dans le sens où les émotions de l’héroïne sont davantage percutantes. De cette façon, Edna O’Brien frappe fort et marque les esprits. Une immersion glaçante, suffocante, sanglante, insoutenable, pétrifiante où il se dégage, tout de même, au fil des pages une once d’espoir. L’état d’esprit de la captive se dégrade, mêlant le conscient et l’inconscient dans ce ballet morbide où la survie devient une nécessité. Réalité et irréalité se confrontent également perdant le lecteur dans les abysses de l’insaisissable.

 

Le parcours de cette femme est un véritable enfer du début à la fin. Sur fond de religion et de superstition, pas à pas la fureur s’invite dans ce silence imposant où le cœur de la victime ne cesse de hurler son désarroi. Le mutisme et l’absolution cohabitent malgré le déchaînement de ses pensées, de sa folie équivoque. Alors que ses pas la portent vers une certaine liberté, des rencontres vont bouleverser ce quotidien morne. Des rencontres libératrices et révélatrices qui la mènent vers une terre où le simple bonheur semble se laisser conquérir.

 

Une lecture bouleversante portée par une verbe acérée, Edna O’Brien ne laisse aucun répit. Dramatique est le seul mot pour vous décrire ce que j’ai ressenti. Un mot pourtant si faible et si loin de décrire l’ensemble du roman. Une œuvre qui me semble intemporelle et inévitable temps que des régions du monde seront aux prises de la folie. Une œuvre pour ne pas oublier leurs souffrances et leurs cris aux prises d’une société à deux vitesses. Une œuvre marquée par la splendeur glaçante de l’abominable.

 

Un incontournable pour cette année 2020 que je vous invite à découvrir.

 

Chacune cherchait un coin où s’isoler, car même si on était des salopes pour eux, et qu’on se trouvait répugnantes, on s’accrochait aux derniers lambeaux de dignité. Chaque fille cherchait un coin à soi, puis une flaque ou un ruisseau pour se laver. Et chacune de nous priait que les prochaines règles viennent. Des filles mangeaient des racines ou de feuilles pour une pas être enceintes. L’éclat cramoisi du sang sur ces grands brins d’herbe était notre unique délivrance. Je regardais le mien et rendais grâce. Je pensais à ma mère, si j’étais à la maison, comment elle serait aux petits soins pour moi, avec de l’eau chaude et une serviette m’expliquant que c’était le cours de la nature.

 

Une chronique de #Esméralda.

DÉBUTANTS de Catherine Blondeau.


Juillet 2004. L’inauguration du musée national de Préhistoire réunit en Dordogne Nelson Ndlovu, archéologue sud-africain invité aux cérémonies, Peter Lloyd, traducteur anglais installé là depuis quinze ans, et Magda Kowalska, jeune femme polonaise qui tient une maison d’hôtes dans le village.
L’été voit naître entre eux un grand rêve d’amour et d’amitié. La gaité de Magda, les silences de Peter et la flamboyance de Nelson recèlent pourtant bien des secrets. Lutte anti-apartheid et migrations forcées, violence des héritages et désirs de liberté, peur de l’enfantement et poids des attachements. Les récits s’entrecroisent et les vies se répondent dans cette fresque haletante où l’Histoire n’épargne personne.
Catherine Blondeau vit à Nantes où elle dirige un théâtre. Débutants est son premier roman.
 

 
Roman choral, intimiste, sur ces vies qui se sont construites sur des mensonges et faux-semblants. Roman terriblement intimidant et profondément humain.

DÉBUTANTS n’est pas un roman qu’il faut lire à la va vite. C’est une lecture qui demande beaucoup d’attention. Un roman vibrant où la vie de ces hommes et de cette femme se croise et se décroise, laissant un parfum parfois d’amertume, d’espièglerie, d’amour fraternel, d’amour charnel.

Voyages dans le temps, vagabondages émotionnels de ce temps qui marque l’esprit et l’âme à jamais façonnant des êtres sensibles à la quête de leurs vérités.

Peter, homosexuel, anglais, éperdument fou des mots et de musique, narre sa vie et ses tourments, son amour pour un homme libre et sa peine lorsque ce dernier rend son dernier souffle. Il conte ses rêves, sa liberté, son amour fidèle, ses craintes et ses désillusions.

Nelson a connu l’Apartheid grâce aux mots de sa mère, fervente militante. Il raconte cette période horrible de son peuple comme si il y avait vécu. Exilé à Paris alors qu’il n’était qu’un petit garçon, il se prend d’affection pour ce mouvement militant. Articles, lectures croisées, tout est bon pour se documenter. Étudiant il veut absolument renouer avec ses racines. De retour à Johannesburg, il se passionne pour l’histoire de son pays et ses dérives. Et puis ce point d’interrogation crucial et vital : ce père inconnu et impliqué dans les combats. Une quête sur cette vérité à la recherche de cette partie inexistante d’un homme aux abois.

Magda est polonaise. Elle est née dans cet état où le prolétariat régné. Son enfance, elle en garde un souvenir lumineux : ces heures à jouer dans la rue, ces heures à écouter sa grand-mère parler de la France, ces heures à cuisiner, ces heures à biner et désherber le jardin. Magda est devenue une jeune femme solaire, avide de liberté. Elle narre son « tour du monde des hommes », ses secrets, ses rencontrer et sa peine. Celle d’avoir été abandonnée. Ce trou béant qui lui a enlevé une partie de son être.

Nelson, Peter et Magda forment ce trio où les liens intrinsèques sont une évidence.

Catherine Blondeau nous offre un premier roman remarquable. Des histoires portées par cette volonté inépuisable de défaire les non-dits et de révéler le meilleur comme le pire de l’humanité. La mort, la vérité, les mensonges, l’avidité d’autres choses, l’amour, l’amitié se déchaînent dans un ballet formidable. Elle met en évidence les fêlures de ses personnages et les dépeint avec frénésie.

Un roman à dévorer avec passion et lenteur pour se laisser porter par la beauté parfois cruelle de ces vies.

Oui, le peuple noir avait livré un noble combat pour se soustraire à l’oppression d’un pouvoir blanc inique. Mais chaque témoin, chaque récit, chaque douleur finissait par égratigner une histoire qu’on aurait rêvé plus belle, par fragiliser la grande fresque é^pique de la libération qu’on aurait voulu pouvoir se raconter sans arrière-pensée. La mythologie héroïque de la lutte menaçait chaque jour un peu plus de se dissoudre dans le grand chaudron de la confession.
 
Une chronique de #Esméralda

LE CHOIX DE REVIVRE de Clare Mackintosh.

[ LITTÉRATURE CONTEMPORAINE ETRANGERE – Nouveauté 2020 ]
Traduit de l’anglais (Angleterre) par Françoise Smith
Éditions MARABOUT – Collection La Belle étoile
464 pages
Ma note : 4,5/5 mention « incontournable 2020 »
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Le résumé :
Max et Pip forment un couple on ne peut plus solide. Cependant, ils doivent faire face à la décision la plus lourde et importante de leur vie et ils ne parviennent pas à trouver un accord. Les conséquences de ce choix impossible menacent de dévaster leur couple et rien ne sera jamais plus comme avant. Clare Mackintosh change de registre avec ce roman émouvant et captivant que vous ne pourrez lâcher avant la fin.
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Une vie familiale épanouie, Pip et Max sont les heureux parents de Dylan, petit garçon qui croque sa vie avec enthousiasme et envie. Petit bout de chou qui ri, court, saute semant sur son passage le bonheur simple. Irradiant la vie de son innocence, Dylan est un rayon de soleil. Pip pourtant s’interroge sur sa maladresse et tout un tas d’observations. Son instinct de maman lui pense à croire que quelque chose ne va pas. Et il ne sait pas tromper. Le couperet tombe, Dylan est malade, gravement malade : un médulloblastome. Examens, opération, chimiothérapies et puis une pneumonie qui le plonge dans l’inconscience sous respiration artificielle.

 

Pip et Max descendent en enfer avec cette ultime conviction que cette étape sera la dernière à endurer et qu’après tout ira pour le mieux. Leur petit garçon rentrera à la maison, il jouera, sautera, criera. Il sera enfin là, touts les trois à se tenir la main, à se chatouiller, à se câliner et à s’aimer tendrement. Si seulement …

 

Deux choix : la vie et la mort ou la mort et la vie. Choix anéantissant tous les rêves. Choix barbares, choix tendres. Choix du cœur, choix des cris emprisonnés par l’âme. Pip et Max ne sont pas d’accord. La vie et la mort, main dans la main, faux camarade qui rit à la barbe de l’autre. Y a t-il vraiment un choix à prendre quand la finalité n’est pas connue ?

 

Clare Mackintosh explore avec une sincérité détonante les méandres du choix, de la douleur et du couple. Deux parties distinctes : la première qui relate la vie de Dylan intrinsèquement liée à ses parents. La douleur, la chute, l’espoir, la désillusion, le doute et l’anéantissement. La seconde, celle hypothétique d’un avenir possible d’après le choix validé. Si la première partie est douloureuse, la seconde partie est inconfortable. Clare Mackintosh soulève de nombreuses questions de moralités au cœur de l’amour inconditionnel des parents déchirés et anéantis. Quel choix prendre lorsqu’on ignore l’avenir ? Y a t-il un meilleur que l’autre ? Quel chemin prendre ? Que restera d’eux ? Comment survivre à la perte de son enfant ? Quel sens donner à la vie ? A la mort ? Est-on égoïste de vouloir le meilleur ? Est-on lâche de vouloir le pire ? Tout un tas de questions tumultueuses que l’autrice explore avec une honnêteté effarante et effrayante.

 

Un roman incroyable, d’une intensité foudroyante. Une livre étonnant et angoissant. Un livre éclatant. Un thème douloureux et triste. Une histoire sur la vie et la mort, sur l’avant et l’après. Une histoire où il y a ni bon choix ni mauvais choix, il n’y que des vies qui suivent une multitude de chemins qui mènent vers le bonheur et l’acceptation.

 

J’ai pleuré, j’ai été émue, j’ai ri, j’ai été angoissée, car quand on est maman, on y pense forcément et on espère, juste, qu’on n’affrontera ni la maladie ni la perte de nos enfants. J’ai fini cette lecture complètement bouleversée et à genoux. Cœur battant et déchiré, il n’y rien de plus beau que l’amour inconditionnel voué à nos cœurs perdus.

 

Clare Mackintosh signe un roman sublime ni pro-life ni pro-euthanasie, elle parle uniquement d’amour.

 

Comment mon fils peut-il être à un cheveu de la mort alors que je suis entourée de preuves qu’il vit ? Alors que je le sens dans mon cœur aussi sûrement que lorsque je le portais dans mon ventre ? Je me retourne, pose la joue contre l’appui-tête et regarde les immeubles céder la place aux haies. J’ai effectué ce trajet cent quarante-deux fois. Combien d’autres m’entendent ? Combien de fois avant de quitter le service de réanimation pédiatrique sans dire à demain ? Sans embrasser notre enfant avant qu’il ne s’endorme ?
 
Une chronique de #Esméralda

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… le site des éditions Marabout.

… le site de Clare Mackintosh.